2/27/2015

Père Hugo

 (...)
Étant les ignorants, ils sont les incléments
Hélas combien de temps faudra t-il vous redire
À vous tous que c’est à vous de les conduire
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité
Que votre aveuglement produit leur cécité
D’une tutelle avare, on recueille les suites
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin,
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n’ont rien dont leur âme obscure se repaisse ;
Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse
Et plus morne là-haut que les branches des bois ;
Pas un phare. A tâtons, en détresse, aux abois,
Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?
En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ;
La misère, âpre roue, étourdit Ixion.
Et c’est pourquoi j’ai pris la résolution
De demander pour tous le pain et la lumière.

(...)
extrait de A ceux qu'on foule aux pieds; L'année Terrible; Victor Hugo,
réclamant en 1871 l'amnistie des condamnés de la Commune de Paris


Du vieux père Hugo, bien sur, je n’ai pas tout lu. On peut même dire que je n’ai pas lu grand chose. Ruy Blass, à l’école. Le Journal d’un Condamné et Claude Gueux, un peu plus tard. Ses poèmes surtout. Par ci par là, Les Contemplations, les poèmes à sa fille morte, L’année Terrible. Pour sa vie et son oeuvre, il y a les livres. Je ne sais pas, et je m’en passe, en quelle année il naquit, en quelle année est morte sa mère, s’il fut député ou maire, et combien de liaisons et combien de fausses couches. On retient des choses plus évanescentes, plus intimes, plus secondaires et plus tendres des auteurs qui nous touchent. On retient des choses approximatives, minuscules, lointaines. Sa barbe de grand père et sa stature de géant de terre qu’Ousmane Sow sut si bien façonner. Une certaine ressemblance avec Hemingway et, dans mon imaginaire d’enfant avec le Santiago du Vieil homme et la mer. Ses gravures et ses encres, que l’ont retrouve parfois en couverture de livres, les arbres décharnés, les villes grises, l’hiver. Sa figure de moderne, de socialiste, d’abolitionniste, de faux révolutionnaire. L’image d’une guillotine. L’admiration que lui portait Louise Michel (un homme public qui garde toute sa vie l’admiration de Louise Michel ne peut pas être foncièrement mauvais). Le prénom Hortense. Le mépris admiratif de Rimbaud à son égard. La cours des miracles. Et cette phrase, sublime, que je voudrais pouvoir me faire tatouer sur le coeur : J’ai l’obstination farouche d’être doux.



Ecrit pour Le Billet des Auteurs de Théâtre en 2009

2 commentaires:

misquette a dit…

Quelles sont douces les sculptures d'Ousman Sow ! J'ai eu le plaisir de parcourir une de ses expositions et de voir ce reportage très court, à peine 5mn, mais très émouvant le concernant.

http://www.legrandtour.fr/fr/module/99999648/780/extrait-ousmane-sow

Sinon pour Hugo, ton texte est superbe, en ce qui me concerne j'ai le souvenir de cette phrase de Van Gogh à son propos.

Victor Hugo dit : Dieu est un phare à éclipse, et alors certes maintenant nous passons par cette éclipse.

L'un comme l'autre, Hugo et van Gogh nous illuminent.

misquette a dit…

Erratum, mais ça n'est pas de ma faute, c'est Van Gogh qui s'est planté et c'est tant mieux, parce qu'il vient de me permettre de découvrir un texte fabuleux de Jules Michelet que je vous recommande vivement.

https://misquette.wordpress.com/2015/03/01/184-vient-soleil/