12/09/2015

De ce qu'est le courage ...



Quand je suis arrivé dans la petite salle pourrie qui leur servait de classe je n'en menais pas large. Il n'y avait pas de haine dans leurs regards, seulement les sourires de contact n'existaient pas ici. De la méfiance, de la fierté, de la fatigue, de la pudeur aussi. Certains avaient deux fois mon age. Chaque visage était comme un livre avec une longue histoire dessus. Une histoire pleine de ratures. J'avais soif et chaud, envie de pisser et de partir. Il avait fallut gouter la musique des grilles, des portiques de sécurités, des Pass, des clefs. Croiser la queue des visiteurs pour le parloir. Traverser les cours grises, saluer les matons et les animateurs. Se raccrocher à leurs mains. Dans la salle une petite vingtaine avec juste entre moi et eux mes mots loin de leurs vies. Peut être pas si loin. Mais pas si près en tout les cas. Un peu comme un hérisson dans une cage de chiens qui ont pris trop de coups. Je me souviens d'avoir détaillé leurs chaussettes comme pour me rassurer. Je me souviens de leurs rire d'enfants agités. Nerveux.  L'un d'entre eux avait une boîte de tic-tac et je ne sais pas pourquoi ça m'a rassuré comme si c'était la preuve qu'ils avaient encore droit à un peu de douceur. L'animateur les appelait par leurs nom en leurs disant monsieur et j'ai trouvé ça beau. Certains n'ont pas parlé. D'autres, espiègles et francs, comme pour une discussion entre deux inconnus dans un train qui savent qu'ils ne se reverront jamais. D'autres encore en quelques mots à peine se mettaient à saigner. Je ne connaissais personne mais chaque visage m'était familier. A la manière de ceux qu'on croise parfois la nuit dans les petites rues sales qui longent les gares. Ils ont lu quelques phrases de mon livre, à voix haute, et j'ai vu des hommes debout tenter d'escalader une montagne. Et j'étais heureux que mes mots leurs servent d'escalier. Lorsque nous sommes sortis j'étais vide, épuisé, heureux et triste à la fois. Je me suis dit que j'étais content de l'avoir fait et que j'étais content de rentrer chez moi. Le soir mon fils a fait un cauchemar et j'étais reconnaissant de me coucher à côté de lui pour le consoler. C'est l'endroit où je voulais être. Pendant la rencontre l'un d'entre eux, à la fois solide et vacillant, profond comme une vie gâchée m'a dit : J'allais vous dire que vous êtes courageux de venir ici, mais en fait c'est nous qui sommes courageux d'être dans cette salle. J'ai répondu c'est vrai. 

(Merci à ceux qui m'ont accompagné hier à la maison d'arrêt du Pontet. Merci à l'équipe qui y travaille et merci aux détenus que j'y ai rencontrés)

4 commentaires:

kwarkito a dit…

Je vois très précisément ce dont vous parlez. J'ai eu de ce genre d'expérience et c'est très impressionnant

Anne Le Maître a dit…

Merci pour ces mots-ci.

brigitte celerier a dit…

une exposition venant du Pontet aussi ici à laquelle je n'ai pu aller (vendredi sans doute) de beaux fusains
mais la prison (moins sordide que quand elle était à Avignon mais prison)

Dominique Boudou a dit…

Emouvant. Belle fin. Merci Thomas.