3/10/2017

Traverser la pluie

 La pluie tombe tranquillement sur les briques d'Albi. Je tue le temps entre deux rencontres dans ma chambre d'hôtel, devant un douteux reportage télé qui raconte l'obsession d'une dame pour retrouver son yorkshire et l'obsession d'une autre à ne pas vomir. La première passe ses journées dans sa voiture à scruter avec des jumelles tous les caniches qui passent. La peur d'être malade rend malade la seconde. Je coupe rapidement le son et regarde la pluie ronronner dans le ciel gris. Aujourd'hui j'ai rencontré des lycéens et des professeurs qui m'ont invité pour partager quelques poèmes. J'ai fait sept heures et demi de train pour partager quelques poèmes. Je suis seul maintenant dans cette chambre d'hôtel et c'est comme si la pluie réduisait toutes les distances. Entre moi et eux. Entre moi et les miens. Entre moi et les autres. Les humains sont prêts à tout pour se sentir un petit peu moins irrémédiablement seuls. Prêts à chercher sans fin un caniche perdu. Prêts à se rendre malade de tout même d'une idée. Prêts à traverser le pays. Prêts à traverser la pluie pour partager un poème. Les journées de train et d'hôtel ne me dérangent pas. Elles me permettent de mieux retrouver ceux que j'aime quand je rentre. Des élèves m'accueillent et m'écoutent avec curiosité. Des professeurs m'invitent et transmettent mes textes avec bienveillance. La poésie m'a sauvé la vie. Elle accompagne mes peurs, mes manques et mes doutes. Elle tient ma solitude par la main. Elle m'a donné une raison valable de traverser la pluie.  Le temps de gribouiller ce texte, la jeune fille aux tocs du reportage se torture pour ne pas replier complêtement le rideau de douche, et la dame consulte une voyante pour son yorkshire. Je n'ai pas envie de me moquer d'elles. Nous sommes ces petites bêtes tragiquement grotesques. Nous luttons, toutes et tous, avec nos grigris dérisoires. Notre insignifiante magie. Nous luttons. Nous nous mouillons. Et parfois d'un petit coup de langue nous gouttons la pluie. Et parfois c'est bon.

(dans une chambre d'hôtel d'Albi le 7 mars 2017)

7 commentaires:

Bibata Touré a dit…

J'attends la pluie, qui me dépouillera de ces souillures que sont que sont mes hésitations. Pour tuer le temps, je vous lis, j'observe le déhanchement de vos mots, j'admire leur esquisse. Je tue le temps tout en prenant mon temps pour apprécier et valoriser ce temps qui narre une si belle traversée de pluie.
Vous n’êtes pas seul dans cette chambre d’hôtel, vous y êtes avec cette satisfaction qui fut de partager ces instants de poésie, l'une des raisons pour laquelle la poésie vous a sauvé la vie, c'est qu'elle vous suit à la trace.Vous vous relirez entre mes mots, car désormais ce récit habite en moi.Quelle délice que de lire , que de vous lire.
Nous ne sommes pas toujours ces petites bêtes tragiquement grotesques. Nous sommes aussi ces monstres bizarrement émotifs qui prouvent que la magie a pris effet. Au delà de goutter, nous nous abreuvons des gouttes de cette pluie.
Et parfois, c'est si bon.

misquette a dit…

Duras aimait aussi la pluie, preuve à l'appui ;


"Parce que je voudrais ne plus rien avoir qui me fasse encore plaisir. Je voudrais être la plus seule. Je suis la plus abandonnée. La plus lourde avec mes pensées. Bien qu’elles soient en désordre, je m’en arrange. J’y suis habituée. Déjà, je les reconnais à chaque fois, chacune avec son petit visage de souris. Il n’y en aura plus de nouvelles. On l’aura la vie tranquille. J’ai fait le tour de ma tête. C’est la plus lourde, personne ne le sait. Je suis la plus à plaindre, pareille à tous, la plus à plaindre. On s’en fiche d’être la plus à plaindre, la moins à plaindre. On l’aura la vie tranquille, on l’aura. J’aime la pluie, il suffit de bien lui tendre la figure et d’ouvrir la bouche. J’aime bien que les gens soient morts, j’aime bien ces frissons dans le dos. Mes ampoules au talon, je les aime. Toutes mes histoires. On l’aura la vie tranquille. … Il n’y a rien à faire contre l’ennui, je m’ennuie, mais un jour je ne m’ennuierai plus. Bientôt. Je saurai que ce n’est même pas la peine. On l’aura la vie tranquille".

Marguerite Duras, La vie tranquille, P128, Duras, Quatro, Gallimard.

Elise a dit…

c'est bon, même très bon et ça fait du bien, merci

dautresviesquelamienne a dit…

Je lis avec beaucoup d'émotion votre texte, tous ces petits mots-gouttes de pluie... je les ai transmises à mes élèves ce matin, et ils ont écouté avec beaucoup d'attention. Ce matin - et mardi - entre eux et vous, entre votre poésie et la leur, il n'y avait pas tant de distance que ça :) MERCI !

borissentenac a dit…

Je partage votre vision de la poésie. Il y a dans nos approches de la similitude même si nos écrits peuvent être différents. Je vous ai découvert par hasard sur le blog d'une prof qui, avec ses élèves, vous a reçu. A bientôt

thoams a dit…

merci chacun

misquette a dit…

" J'aimerais assez cette critique de la poésie : la poésie est inutile comme la pluie " (Usage Interne - 1951)