6/20/2017

Je garde vos arrières

Je n'ai pas voulu 
tout de suite en être
j'ai voulu rester là
à côté
tout près
regarder ce que c'est 
le jeu de vivre
et le soleil qui monte
sur le bordel de la veille
et le grand rire noir des autres
et les cuisses des filles
regarder sans risquer
d'être aussi nul 
que je le pensais
je n'ai pas voulu 
tout de suite exister
il a fallu du temps
des mains
il a fallu aussi 
que je me perde assez
pour ne plus me demander
 où j'étais
et décider vraiment
où je voulais aller
 je suis myope
mais j'ai appris à observer
depuis je m'aime un peu plus
et j'aime un peu plus le monde
je suis une bête qui aime
parce que je suis une bête qui sait
j'en ai gardé une manière
d'être toujours un peu
en retard
en arrière
comme un tireur couché 


1 commentaire:

misquette a dit…

Nos arrières ou notre maison...

« Le travail c’est du temps transmuté en argent, l’écriture c’est le même temps changé en or. Tout le monde est contraint de travailler pour trouver de l’argent pour vivre. Personne n’est obligé d’écrire. Cette absence de contrainte apparente plus l’écrivain à un enfant qui joue, qu’à un homme qui travaille – même si ce jeu est nécessaire à la vie pour continuer d’être vivante. S’il y a un lien entre l’artiste est le reste de l’humanité, et je crois qu’il y a un lien, et je crois que rien de vivant ne peut être créé sans une conscience obscure de ce lien là, ce ne peut être qu’un lien d’amour et de révolte. C’est dans la mesure où il s’oppose à l’organisation marchande de la vie que l’artiste rejoint ceux qui doivent s’y soumettre : il est comme celui à qui on demande de garder la maison, le temps de notre absence. Son travail c’est de ne pas travailler et de veiller sur la part enfantine de notre vie qui ne peut jamais rentrer dans rien d’utilitaire »

Christian Bobin, L’épuisement, p 46 – 47.