6/13/2017

La chronique fabuleuse - André Dôthel


On clic dessus, on lit, on dort, on rêve et on recommence !

2 commentaires:

misquette a dit…

Il y a, sans doute, entre les morts et nous une correspondance secrète, comme il y en a entre chaque parcelle de la vie et l'ensemble. Je glisse ici une lettre à un jeune mort de quatre-vingts ans, André Dhôtel : "Où êtes-vous, cher André Dhôtel, maintenant que vous êtes mort, où donc avez-vous élu domicile vous qui, du vivant de vos livres, ne teniez pas en place ? Vous qui n'êtes plus debout sur cette terre, vous qui ne buvez plus un vin de pays sous la charmille d'un ciel bleu, vous vous souvenez peut-être des commencements de l'orage en été, de la venue des premières gouttes, espacées, lourdes, éclatant sur le sol comme des oeufs de caille, soulevant la poussière des chemins, et puis d'un seul coup le déluge, les eaux du ciel à pleins flots. Il me semble parfois que notre vie n'est faite que de ces premières gouttes et que le déluge ne tombera sur nos âmes qu'après le dernier jour, la mort venue. Si je vous parle de votre mort c'est qu'elle est pour moi l'événement le plus frais de votre vie, c'est que de votre vie je ne savais rien, il y a encore trois semaines. Je viens de lire plusieurs de vos livres. J'y ai retrouvé un goût d'adolescence, le désir de parvenir vite au dernier mot tout en ralentissant l'allure des phrases, tellement on est bien dans la cabane d'encre, sous la ramure d'une voix. Vous semez d'étranges graines dans l'encrier. Vous faites entrer de bien curieuses femmes dans vos songes. Qu'est-ce qu'il y a dans vos livres. Il y a deux choses, jamais trois. Il y a la terre de Bourgogne, celle d'Ardennes ou du Jura. La terre. Quand vous la nommez, c'est à la voix si douce qu'on dirait une mère murmurant le prénom de ses enfants partis au loin. Et il y a les femmes. Elles sont douces comme l'amour dans l'amour. Elles sont dures comme la vie dans la vie. Vos femmes d'encre ne sont pas d'encre mais de feu. Au début du livre celui qui les cherche depuis la première phrase est enfin digne, fortifié par l'épreuve, de demander leur main. Voilà comme je vous lis, cher André Dhôtel : vos livres, vous les écrivez pour amener l'homme à la hauteur de la femme, rude tâche en vérité. Vous tenez ensemble la chair - le flux d'une histoire peuplée - et l'esprit - la délivrance de l'amour par l'amour. Ensemble (écrit en italique dans le livre de Bobin) : ce mot est une clef d'or à votre trousseau de phrases. Les hommes et les femmes apparaissent, dans la vie commune, si peu faits les uns pour les autres que c'en est parfois comique, souvent désespérant. En vous lisant je retrouve une communauté intacte dessous la communauté détruite. Suite commentaire suivant...

misquette a dit…

La vieille opposition du réel et du songe, cette distinction amère avec laquelle on agace les dents des jeunes gens, elle est chez vous révoquée : rien ne fait plus rêver que le réel pur. Et puis, permettez-moi cette insolence, le miracle est que par endroits vous écrivez si mal : dans chacun de vos livres j'ai trouvé une zone d'ennui, un marais où l'histoire devenait brumeuse et où les phrases n'avançaient presque plus. J'ai bientôt compris que ces pertes étaient indispensables à l'éclat du livre, qu'elles étaient même une partie constituante de cet éclat, comme les broussailles font corps avec la clairière qu'elles protègent. Il y a, certes, des écrivains qui ont un plus beau toucher de phrase que vous, mais la plupart sont si encombrés d'eux-mêmes que leur livre ne sait comment nous prévenir : cérémonieux, pesant, il s'effondre avant de nous atteindre. Vous, vous avancez à pas léger. Vous ressemblez à votre héroïne qui, je ne sais plus dans lequel de vos récits, je les confonds tous, murmure, en tournant le dos à un ami trop raisonneur : je ne songe jamais à ce qui se passera plus tard. je suis tombé en arrêt devant cette phrase comme un chien devant du gibier. Je ne songe jamais à ce qui se passera plus tard. C'est la parole d'une femme vivant de vie perdue, radieuse. C'est la sainteté de vivre dans la poussière de quelques mots. Ah cher André Dhôtel, soyez béni pour avoir écrit de telles phrases. Un jour, comme vous, j'aurai une tombe et je serai dessous. Je serais ravi que l'on inscrive cette phrase sur ma pierre : je ne songe jamais à ce qui se passera plus tard. La mort, entre nous, je n'y crois guère. Je n'y crois qu'à demi, comme à toutes les choses sérieuses, trop sérieuses pour avoir plus de consistance qu'une buée de la vitre, évaporée au premier soleil d'enfance. Je vous laisse, monsieur Dhôtel. Je m'en vais boire un verre de vin blanc. La bouteille est sur la table, à côté de la machine à écrire. Je vous lis l'étiquette : Bourgogne aligoté, Clos de la fortune, hermitage : on dirait que ces mots ont fleuri sur les terres de vos livres. je les bois, en même temps que le vin, à votre santé. "

Christian Bobin, L'épuisement, p 52 - 57