3/21/2016

Il arrive beau comme un camion de clandos !


3 commentaires:

misquette a dit…

"Clochard céleste" ça me fait penser au titre d'un recueil de poème d'Attila Jozsef, je ne sais pas si il est dans ta liste mais je crois qu'il mériterait d'y être.


Mendiant de la beauté

Triste destin que celui d’Attila Jozsef,
Découpé par les roues d’une locomotive.
De suicide, il avait fait d’autres tentatives,
L’existence a eu contre lui très tôt des griefs ;

A trois ans son père retourne dans son fief.
Sans le sou, sa mère n’a d’autre alternative
Que de lui trouver une famille adoptive.
Brimé, il la fuit pour retrouver sa vrai nef.

Orphelin à quatorze ans, il fait des études
Tout en étant dévasté par la solitude.
Le Hongrois la noie, s’enivrant de poésie.

« Mendiant de la beauté » est son premier ouvrage
On en trouve beaucoup en n’en tournant les pages
Ses poèmes me font l’effet d’une eau de vie

misquette a dit…

... et puis Simone Weil, le milieu social n'a rien à voir bien entendu (elle était de "bonne" famille), elle ne parle pas d'elle même comme une clocharde céleste mais comme d'une folle mais je crois que c'est équivalent.

Londres, 4 août 1943

Darlings –

« ….

J’ai le plaisir de rectifier une information fausse que je vous ai transmise. On mange ici en dessert de la compote de pomme passée, sans aucun mélange comme chez nous.
Mes mélanges se nomment fruit fool. C’est une peu de la compote de fruits, passée, mêlée à beaucoup de custards (chimique) ou de gélatine, ou d’autre chose. Le nom est délicieux !

Mais ces fools ne sont pas comme ceux de Shakespeare. Ils mentent en faisant croire qu’ils sont du fruit, au lieu que dans Shakespeare les fous sont les seuls personnages qui disent la vérité.

Quand j’ai vu Lear ici, je me suis demandé comment le caractère intolérablement tragique de ces fous n’est pas sauté aux yeux des gens (y compris les miens) depuis longtemps. Leur tragique ne consiste pas en des choses sentimentales qu’on dit parfois à leur sujet ; mais en ceci :

En ce monde, seuls les êtres tombés au dernier degrés de l’humiliation, loin au dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale, mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison – seuls ceux-là ont en fait la possibilité de dire la vérité. Tous les autres mentent.

Dans Lear, c’est frappant. Même Kent et Cordélia atténuent, mitigent, adoucissent, voilent la vérité, louvoient avec elle, tant qu’ils ne sont pas forcés ou de la dire ou de mentir carrément.
Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pièces – que je n’ai ni vues ni relues ici (sauf Twelfth Night). Darling M(ime), si tu relisais un peu Shakespeare avec cette pensée, tu y verrais peut-être des aspects nouveaux.

L’extrême du tragique est que, les fous n’ayant ni titre de professeur ni mitre d’évêque, personne n’étant prévenu qu’il faille accorder mille attention au sens de leurs paroles – chacun étant d’avance sûr du contraire, puisque ce sont des fous – leur expression de la vérité n’est même pas entendu. Personne ni les spectateurs et les lecteurs de Shakespeare depuis quatre siècles, ne sait qu’ils disent la vérité. Non des vérités satiriques ou humoristiques, mais la vérité tout court. Des vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.

Est-ce aussi le secret des fous de Velasquez ? La tristesse dans leurs yeux est-elle l’amertume de posséder de la vérité, d’avoir, au prix d’une dégradation sans nom, la possibilité de la dire, et de n’être entendu par personne ? (sauf Velasquez.) Cela vaudrait la peine de les revoir avec cette question.

Darling M(ime), sens-tu l’affinité, l’analogie essentielle entre ces fous (ce qui légitime l’emploi de ce mot par l’un et l’autre André) et moi malgré l’Ecole, l’agrégation et les éloges de mon « intelligence » ?
Ceci est encore une réponse sur « ce que j’ai a donné ». Ecole, etc., sont dans mon cas des ironies de plus.

On sait bien qu’une grande intelligence est souvent paradoxale et parfois extravague un peu…

Les éloges de la mienne ont pour but d’éviter la question : « Dit-elle vrai ou non ? » Ma réputation d’ « intelligence » est l’équivalent pratique de I réputation du fou I l’étiquette de fous de ces fous. Combien j’aimerais mieux cette étiquette ! »

….

Mille baisers darlings. Espérez mais modérément. Soyeux heureux. Je vous serre dans mes bras tous deux bien des fois.

Simone

Extrait d’une lettre de Simone Weil (3 février 1909 – 24 août 1943) à ses parents, dans les oeuvres complètes, Vol 7, Tome 1, page 300. La dernière qu’elle leur ai écrite avant d’aller dans un sanatorium dans un état de santé alarmant faute d’avoir acceptée qu’on la soigne. Elle y est morte vingt jours plus tard. Le certificat de décès atteste d’une malnutrition volontaire.

S. a dit…

Les Clochards célestes du Rond point. Youpi !
J'y étais fidèle,
et voilà qu'ils grêlent.